A Colt is my Passport (拳銃は俺のパスポート)







Un tueur à gages (Jo Shihido) est embauché pour abattre un boss yakuza. Mission qu'il exécute avec brio et professionnalisme avant de se retrouver dans le colimateur des yakuza en deuil et de ses anciens patrons ayant fait alliance. Accompagné de son jeune protégé (Jerry Fujio) et d'une serveuse en manque de repaire (Chitose Kobayashi), le chasseur se transforme en proie.



Réalisé par Takashi Nomura en 1967, A Colt is my Passport est typique des Nikkatsu Action (et commence à en annoncer la fin).
A la fin des années 50, la jeunesse nippone n'allait plus au cinéma que pour voir des films étrangers. Westerns, film de jeunesse rebelle et films noirs américains, Nouvelle Vague française... le plus vieux studio de cinéma japonais se devait de réagir et incorpora aux productions locales les codes de ces films qui attiraient tant de monde.
A Colt... est donc tout à fait dans cette veine : du film noir avec ce tueur hard-boiled en costard noir et une femme fatale, du western avec le final explosif et le thème principal (décliné de façon lounge/jazzy tout au long du film), ...
Même si on est encore loin de la destructuration narrative d'un Seijun Suzuki et de son La Marque du Tueur datant de la même année, A Colt... se sert déjà d'une histoire prétexte du tueur se posant des questions existentielles pour tenter et expérimenter visuellement et ce avec grand succès.

Comment faire passer les émotions aux spectateurs quand votre personnage principal est censé être le King of Cool et donc rester stoïque en toutes circonstances ? ""Facile !"" Ce sont la mise en scène et les décors qui font le boulot. Du Cinéma, en quelques sortes. Dans son entreprise, Nomura est secondé par le directeur de la photo Shigeyoshi Mine à qui l'on doit aussi celle du Vagabond de Tokyo ou de Bureau Detective 2-3. Photo à tomber, cadre au millimètre. Trois p'tits exemples, comme ça.

Le premier, c'est le contrat qu'exécute notre tueur à joues de hamster. Un émissaire des commanditaires lui montre l'itinéraire journalier de la cible (sortie de la maison en voiture, immeuble de bureau, ... l'émissaire et Shishido se trouvant dans le cadre) et lui explique les termes du contrat. Le jour J, la caméra répéte ces mouvements et enchaînement de plans, sans les deux hommes dans le cadre.





Un peu plus tard, on retrouve Shishido louant une chambre afin d'exécuter le contrat. Montage des préparatifs : assemblage de l'arme, mesure de la force du vent avec la fumée d'une cigarette et installation à la fenêtre . Nomura montre ainsi la rigueur presque maladive de notre tueur (aucune ellipse lors de préparatifs, quels qu'ils soient, tout au long du film), mais aussi la concentration du personnage via un jeu de cadre dans le cadre, isolant Shishido dans le plan (vue à travers l'ouverture dans le mur, cadre de la fenêtre tout juste ouverte...).




Chose amusante : tout comme dans La Marque du Tueur, Jo Shishido sera distrait par un animal alors qu'il s'apprétait à tirer (ici, c'est un oiseau) mais touche tout de même sa cible.



Le second passage, c'est lors de la planque de notre tueur et de son jeune complice dans la chambre de la serveuse au-dessus du restaurant. Les multiples lignes obliques (se croisant hors-champs) et perpendiculaires au cadre encombrent l'écran et enferment nos protagonistes, piégés qu'ils sont à ce moment du film, se sachant localisés, faits comme des rats. L'oppression est renforcée par l'unique et exigüe fenêtre ronde comme seule source de lumière.
(C'est aussi le moment choisi pour placer une petite ballade enka chantée "en direct" par Jerry Fujio.)




Le troisième et dernier passage, c'est le duel final entre notre tueur (s'étant "débarrassé" de son complice et de la femme en les mettant sur un paquebot) et une poignée d'hommes de main puis les boss yakuza engoncés dans une voiture blindée. Ce climax westernien se situe dans un immense terrain vague faisant office de désert, un immense vide contrastant avec tout le reste du film et son cadre toujours encombré, correspondant au moment où le personnage de Shishido se libère de sa condition de tueur à gages sur fond d'explosion ingénieuse.










Un excellent polar hard-boiled, rythmé, concis et plein d'action avec un Shishido monolithique à souhait qui, après avoir fait le tour des Etats-Unis via le festival Nikkatsu Action : No Borders, No Limits accompagnant la sortie du livre éponyme de Mark Schilling (dans lequel Jo Shishido dit que A Colt... est le film qu'il préfère parmis la foultitude qu'il a tourné) va sortir le 25 août prochain dans un coffret Nikkatsu chez Criterion avec d'autres perles du genre. Je vous laisse avec le thème du film.




Le coffret Criterion :


4 commentaires:

Cfury a dit…

Excellent article, même pour un noob en la matière comme, c'est diablement accrocheur.
Tu l'auras compris, ça donne envie!

Thunderbolt Buddha a dit…

Merci colonel =)

meganekun a dit…

Je viens de regarder le film et il n'y a pas à dire, c'est un petit bijou. Rythmé, concis et surtout incroyablement classe.
La scène où Joe Shishido exécute le contrat est juste formidable, on croirait une adaptation de Golgo 13 (et on se rend compte que Yukio Noda a vraiment salopé le travail dans son Kowloon Assignement de 1977).

Thunderbolt Buddha a dit…

A propos de Golgo 13, tu as pu voir la version de Junya Sato avec Ken Takakura ?